Du paradis perse au patio de Fès : une généalogie du jardin que l'on habite par le centre.
Par Adil Boumahdi21 mai 202614 min de lecture
Fig. 1
Plan-type d'un chahar bagh : quatre parterres, deux veines d'eau, une vasque centrale.
Le mot persan pairidaeza — un enclos, une enceinte — a traversé les langues pour
devenir notre « paradis ». Le jardin d'Orient ne s'ouvre pas sur l'horizon : il se
referme sur lui-même, et c'est dans cette clôture qu'il trouve son immensité. Le riad
marocain en est l'héritier le plus pur.
Sa géométrie est immuable : deux axes d'eau se croisent, partageant le sol en quatre
parterres — le chahar bagh, le jardin quadripartite. Au centre, une vasque. Autour,
des murs qui montent assez haut pour effacer la ville et ne garder que le ciel. Le visiteur
n'embrasse jamais le jardin d'un seul regard ; il le découvre en marchant, fragment
après fragment.
Cour intérieure · Marrakech
Cour intérieure, riad marocain — L'axe d'eau, le bassin central et la végétation ordonnent l'espace autour du vide habité. Photo · Unsplash
Habiter par le centre
Là où le jardin occidental classique organise des perspectives pour le regard, le riad
organise des fraîcheurs pour le corps. L'ombre des galeries, l'humidité montant du bassin,
le parfum des orangers : tout converge vers le centre habité. On ne contemple pas le
riad depuis un belvédère — on s'y assied, et on laisse la journée tourner autour de soi.
Le riad n'imite pas la nature : il en propose une version corrigée, où l'eau ne manque
jamais et où l'ombre est toujours là où on l'attend.
Vasque centrale · Riad traditionnel
Vasque octogonale en zellige — La fontaine centrale rythme le silence du patio et rafraîchit l'air en toutes saisons. Photo · Unsplash
Comprendre cette filiation, c'est cesser de voir le patio comme une pièce manquante de la
maison, et le lire pour ce qu'il est : la pièce la plus importante, simplement
dépourvue de toit.
Le chahar bagh — géométrie sacrée
La division quaternaire du jardin islamique n'est pas arbitraire — elle est cosmologique.
Les quatre parterres représentent les quatre fleuves du paradis coranique : eau, lait,
miel, vin. Les deux axes d'eau matérialisent les quatre directions cardinales. Cette
géométrie se retrouve de l'Alhambra de Grenade aux jardins de Marrakech (Jardin Majorelle,
Menara, Agdal), en passant par les jardins persans de Chiraz et les tombeaux moghols
d'Agra. Au Maroc, la tradition est vivante : le riad contemporain réinterprète le
chahar bagh avec des matériaux modernes mais une géométrie intacte.
Ce qui frappe dans cette continuité sur quinze siècles et trois continents, c'est la
constance du dispositif spatial. Le centre — vasque ou fontaine — reste le pivot autour
duquel s'organise toute la vie du jardin. La symétrie des axes n'est pas un effet
esthétique : c'est un programme de distribution de l'eau, de l'ombre et du vent.
Concevoir un riad aujourd'hui, c'est s'inscrire dans cette lignée — non par nostalgie,
mais parce que le dispositif est irréfutablement efficace.
L'eau dans le riad — hydraulique et symbolique
L'eau du riad n'est pas décorative — elle est fonctionnelle et symbolique. La vasque
centrale (sahridj) capte la lumière et projette des reflets sur les murs. La
seguia (canal d'irrigation) distribue l'eau gravitairement dans les parterres.
Le bruit du filet d'eau couvre les bruits de la médina. Sur le plan thermique,
l'évaporation de l'eau refroidit l'air de 2-3°C en été. C'est une climatisation passive
qui fonctionne depuis des siècles.
L'eau du riad n'est pas un ornement : c'est un système — thermique, acoustique,
symbolique — que des siècles d'expérience ont affiné jusqu'à la perfection.
En paysagisme contemporain, ABA retrouve ces principes dans ses projets : les piscines
sont conçues comme des plans d'eau au ras du sol, les fontaines sont alimentées par des
systèmes de récupération des eaux pluviales. La technique change ; la logique du
dispositif reste identique à celle d'un riad du XIe siècle.
Les plantes du riad — palette historique
La végétation du riad est une palette millénaire conservée avec précision. Chaque plante
a une signification dans la culture islamique et une fonction climatique dans le jardin clos :
Oranger amer (Citrus aurantium) — Obligatoire dans tout riad authentique. Son parfum de fleur d'oranger est l'odeur de la médina marocaine. Il fleurit en mars-avril et parfume l'air à des dizaines de mètres.
Grenadier (Punica granatum) — Fruits rouges en automne, symbolique de l'abondance et de la fertilité dans la culture méditerranéenne et islamique.
Rose de Damas (Rosa damascena) — Distillée en eau de rose à Kelaa M'Gouna (Vallée des roses), ses pétales entrent dans les cérémonies traditionnelles marocaines.
Jasmin d'Arabie (Jasminum sambac) — Arôme nocturne intense. Les guirlandes de jasmin sont portées lors des cérémonies de mariage.
Myrte (Myrtus communis) — Haies taillées géométriques qui délimitent les parterres. Symbole de pureté et de fidélité dans la tradition hébraïque et islamique.
Cyprès d'Italie (Cupressus sempervirens) — Verticalité solitaire, frontière entre le monde et le jardin. Présent dans tous les grands jardins islamiques de Grenade à Ispahan.
Ces plantes ne sont pas choisies au hasard. Elles constituent un répertoire vivant transmis
par des générations de jardiniers, validé par des siècles de sélection climatique. En
travaillant avec cette palette dans nos projets de riads contemporains, nous n'imitons pas
le passé — nous utilisons des solutions éprouvées par l'expérience collective de tout un
monde culturel.
Galerie & colonnes · Moucharabieh
Galerie à colonnes, moucharabieh — L'architecture du riad dessine l'ombre avant de planter : chaque colonne est un cadran solaire. Photo · Unsplash
The Persian word pairidaeza — an enclosure, a wall — crossed languages to become
our "paradise". The Eastern garden does not open onto the horizon: it closes upon itself,
and it is within that enclosure that it finds its vastness. The Moroccan riad is its
purest heir.
Its geometry is immutable: two axes of water cross, dividing the ground into four
beds — the chahar bagh, the fourfold garden. At the centre, a basin. Around it,
walls high enough to erase the city and keep only the sky. The visitor never takes in the
garden at a glance; he discovers it on foot, fragment after fragment.
Cour intérieure · Marrakech
Interior courtyard, Moroccan riad — The water axis, central basin and vegetation structure the space around the inhabited void. Photo · Unsplash
Inhabiting from the centre
Where the classical Western garden arranges perspectives for the eye, the riad arranges
coolness for the body. The shade of the galleries, the humidity rising from the basin,
the scent of the orange trees: all converge on the inhabited centre. One does not
contemplate the riad from a belvedere — one sits within it and lets the day turn
around oneself.
The riad does not imitate nature: it offers a corrected version, where water never
runs out and shade is always where it is expected.
Vasque centrale · Riad traditionnel
Octagonal zellige basin — The central fountain sets the rhythm of the courtyard silence and cools the air in every season. Photo · Unsplash
To understand this lineage is to stop seeing the patio as a missing room of the house,
and to read it for what it is: the most important room, simply without a roof.
The chahar bagh — sacred geometry
The fourfold division of the Islamic garden is not arbitrary — it is cosmological.
The four beds represent the four rivers of the Quranic paradise: water, milk, honey,
wine. The two water axes materialise the four cardinal directions. This geometry recurs
from the Alhambra in Granada to the gardens of Marrakech (Jardin Majorelle, Menara,
Agdal), through the Persian gardens of Shiraz and the Mughal tombs of Agra. In Morocco,
the tradition is alive: the contemporary riad reinterprets the chahar bagh with
modern materials but intact geometry.
What is striking in this continuity across fifteen centuries and three continents is the
constancy of the spatial arrangement. The centre — basin or fountain — remains the pivot
around which the entire life of the garden is organised. The symmetry of the axes is not
an aesthetic effect: it is a programme for distributing water, shade and wind. To design
a riad today is to inscribe oneself in this lineage — not out of nostalgia, but because
the arrangement is irrefutably effective.
Water in the riad — hydraulics and symbolism
The water of the riad is not decorative — it is functional and symbolic. The central
basin (sahridj) captures light and projects reflections on the walls. The
seguia (irrigation channel) distributes water by gravity through the beds.
The sound of the trickle masks the noise of the medina. Thermally, water evaporation
cools the air by 2–3°C in summer. It is a passive air-conditioning system that has
worked for centuries.
The water of the riad is not an ornament: it is a system — thermal, acoustic,
symbolic — that centuries of experience have refined to perfection.
In contemporary landscape design, ABA recovers these principles in its projects: swimming
pools are conceived as water surfaces flush with the ground; fountains are fed by
rainwater harvesting systems. The technique changes; the logic of the arrangement remains
identical to that of an eleventh-century riad.
Plants of the riad — a historical palette
The vegetation of the riad is a millennial palette preserved with precision. Each plant
carries a meaning in Islamic culture and a climatic function within the enclosed garden:
Bitter orange (Citrus aurantium) — Obligatory in any authentic riad. Its orange-blossom scent is the smell of the Moroccan medina. It blooms in March–April and perfumes the air for tens of metres around.
Pomegranate (Punica granatum) — Red autumn fruits, symbolising abundance and fertility in Mediterranean and Islamic culture.
Damask rose (Rosa damascena) — Distilled into rose water at Kelaa M'Gouna (Valley of Roses), its petals feature in traditional Moroccan ceremonies.
Arabian jasmine (Jasminum sambac) — Intense nocturnal fragrance. Jasmine garlands are worn during wedding ceremonies.
Myrtle (Myrtus communis) — Geometrically clipped hedges that define the beds. Symbol of purity and fidelity in both Jewish and Islamic tradition.
Italian cypress (Cupressus sempervirens) — Solitary verticality, marking the boundary between the world and the garden. Present in all great Islamic gardens from Granada to Isfahan.
These plants are not chosen at random. They constitute a living repertoire transmitted
by generations of gardeners, validated by centuries of climatic selection. In working
with this palette in our contemporary riad projects, we do not imitate the past — we
draw on solutions proven by the collective experience of an entire cultural world.
La palabra persa pairidaeza —un recinto, una cerca— atravesó las lenguas hasta
convertirse en nuestro «paraíso». El jardín de Oriente no se abre al horizonte: se cierra
sobre sí mismo, y es en ese cerramiento donde encuentra su inmensidad. El riad marroquí
es su heredero más puro.
Su geometría es inmutable: dos ejes de agua se cruzan y reparten el suelo en cuatro
parterres —el chahar bagh, el jardín cuatripartito. En el centro, una pila.
Alrededor, muros lo bastante altos para borrar la ciudad y conservar solo el cielo. El
visitante nunca abarca el jardín de una sola mirada; lo descubre caminando, fragmento
a fragmento.
Cour intérieure · Marrakech
Patio interior, riad marroquí — El eje de agua, el estanque central y la vegetación organizan el espacio en torno al vacío habitado. Photo · Unsplash
Habitar desde el centro
Allí donde el jardín occidental clásico ordena perspectivas para la mirada, el riad
ordena frescuras para el cuerpo. La sombra de las galerías, la humedad que sube del
estanque, el perfume de los naranjos: todo converge en el centro habitado. No se contempla
el riad desde un mirador: uno se sienta en él y deja que el día gire a su alrededor.
El riad no imita la naturaleza: propone una versión corregida, donde el agua nunca
falta y la sombra está siempre donde se la espera.
Vasque centrale · Riad traditionnel
Fuente octogonal de zellige — La fuente central marca el ritmo del silencio del patio y refresca el aire en todas las estaciones. Photo · Unsplash
Comprender esa filiación es dejar de ver el patio como una habitación que le falta a
la casa y leerlo por lo que es: la habitación más importante, sencillamente sin techo.
El chahar bagh — geometría sagrada
La división cuaternaria del jardín islámico no es arbitraria — es cosmológica. Los cuatro
parterres representan los cuatro ríos del paraíso coránico: agua, leche, miel, vino. Los
dos ejes de agua materializan las cuatro direcciones cardinales. Esta geometría reaparece
desde la Alhambra de Granada hasta los jardines de Marrakech (Jardín Majorelle, Menara,
Agdal), pasando por los jardines persas de Shiraz y los mausoleos mogoles de Agra. En
Marruecos, la tradición está viva: el riad contemporáneo reinterpreta el chahar bagh
con materiales modernos, pero con una geometría intacta.
Lo que sorprende en esta continuidad a lo largo de quince siglos y tres continentes es la
constancia del dispositivo espacial. El centro — pila o fuente — sigue siendo el pivote
alrededor del cual se organiza toda la vida del jardín. La simetría de los ejes no es un
efecto estético: es un programa de distribución del agua, la sombra y el viento. Diseñar
un riad hoy es inscribirse en este linaje — no por nostalgia, sino porque el dispositivo
es irrefutablemente eficaz.
El agua en el riad — hidráulica y simbolismo
El agua del riad no es decorativa — es funcional y simbólica. La pila central
(sahridj) capta la luz y proyecta reflejos en los muros. La seguia
(acequia de riego) distribuye el agua por gravedad en los parterres. El sonido del hilo
de agua cubre los ruidos de la medina. Desde el punto de vista térmico, la evaporación
del agua enfría el aire de 2 a 3 °C en verano. Es un sistema de climatización pasiva que
funciona desde hace siglos.
El agua del riad no es un ornamento: es un sistema — térmico, acústico, simbólico —
que siglos de experiencia han afinado hasta la perfección.
En el diseño paisajístico contemporáneo, ABA recupera estos principios en sus proyectos:
las piscinas se conciben como láminas de agua a ras del suelo; las fuentes se alimentan
con sistemas de recuperación de aguas pluviales. La técnica cambia; la lógica del
dispositivo permanece idéntica a la de un riad del siglo XI.
Las plantas del riad — paleta histórica
La vegetación del riad es una paleta milenaria conservada con precisión. Cada planta
tiene un significado en la cultura islámica y una función climática en el jardín cerrado:
Naranjo amargo (Citrus aurantium) — Obligatorio en todo riad auténtico. Su perfume a flor de azahar es el olor de la medina marroquí. Florece en marzo-abril y perfuma el aire a decenas de metros.
Granado (Punica granatum) — Frutos rojos en otoño, símbolo de abundancia y fertilidad en la cultura mediterránea e islámica.
Rosa de Damasco (Rosa damascena) — Destilada en agua de rosas en Kelaa M'Gouna (Valle de las Rosas), sus pétalos forman parte de las ceremonias tradicionales marroquíes.
Jazmín de Arabia (Jasminum sambac) — Aroma nocturno intenso. Las guirnaldas de jazmín se llevan en las ceremonias de boda.
Mirto (Myrtus communis) — Setos geométricamente podados que delimitan los parterres. Símbolo de pureza y fidelidad tanto en la tradición judía como en la islámica.
Ciprés italiano (Cupressus sempervirens) — Verticalidad solitaria, frontera entre el mundo y el jardín. Presente en todos los grandes jardines islámicos, de Granada a Isfahán.
Estas plantas no se eligen al azar. Constituyen un repertorio vivo transmitido por
generaciones de jardineros, validado por siglos de selección climática. Al trabajar con
esta paleta en nuestros proyectos de riads contemporáneos, no imitamos el pasado —
utilizamos soluciones probadas por la experiencia colectiva de todo un mundo cultural.
AB
Adil Boumahdi
Architecte paysagiste & agronome · ABA
Landscape architect & agronomist · ABA
Arquitecto paisajista y agrónomo · ABA
Rabat · Casablanca · Marrakech · Fès
Et si votre jardin racontait une histoire ?
De la lecture du lieu au dessin, nous ancrons chaque projet dans sa filiation — géographique, culturelle, climatique.
What if your garden told a story?
From reading the site to drawing it, we root each project in its lineage — geographical, cultural, climatic.
¿Y si su jardín contara una historia?
De la lectura del lugar al dibujo, anclamos cada proyecto en su filiación — geográfica, cultural, climática.