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Chantier · Patrimoine · Fès

Jardin Bab Lamer, Fès — le patrimoine mérinide réenchanté par le paysage

Un jardin public au pied des remparts mérinides de Fès : cinq strates — minéral, végétal, aquatique, patrimoine, botanique remarquable — tissées en un seul récit.

Par Adil Boumahdi 13 juin 2026 12 min de lecture

Bab Lamer — « la porte de la mer » ou « la porte des flots » en arabe — est l'un des portails mérinides du XIVe siècle qui percent les remparts de Fès-Bali. À ses pieds, au contact direct du Parc Mérinide, se tenait un espace résiduel : ni vraiment jardin, ni vraiment esplanade. Quand ADER-FES nous a confié la mission de créer un jardin public contemporain sur ce site de 5 ha, la question n'était pas esthétique. Elle était d'abord archéologique, écologique et patrimoniale : comment faire parler ce lieu sans le trahir ?

Parc Mérinide de Fès — remparts et végétation Parc Mérinide · Fès-Bali
Parc Mérinide de Fès — Les remparts mérinides du XIVe siècle constituent le cadre patrimonial exceptionnel dans lequel s'inscrit le jardin Bab Lamer. Photo · Unsplash

📷 Nouvelles photos du jardin — prises sur site en juin 2026 — seront intégrées prochainement. Ces visuels de référence seront remplacés par des prises de vue réelles du projet.

Lire le site — cinq strates, un seul récit

Avant de dessiner une seule ligne, nous avons passé plusieurs semaines à lire le site. La topographie d'abord : un terrain en pente douce depuis le pied des remparts vers la ville, traversé par deux lignes de niveau qui dessinent naturellement des paliers. L'ensoleillement ensuite : façade ouest, ombre portée des remparts en fin de journée, chaleur emmagasinée par les pierres. Et puis les arbres — les vieux palmiers, les sujets anciens disséminés sur le site, chacun portant dans ses racines une histoire que le sol se rappelle.

Cette lecture attentive a abouti à une décision fondatrice : le projet ne serait pas un jardin plaqué sur un site, mais un jardin révélé par ce site. Cinq strates ont ainsi émergé naturellement de cette analyse :

  1. Le minéral — pierre de Taza beige, calcaire local du Rif oriental, unificateur de tout l'ensemble.
  2. Le végétal — conservation des arbres existants + nouvelles plantations adaptées au climat semi-aride de Fès.
  3. L'aquatique — cascades en paliers, bassins, musique de l'eau comme couverture acoustique urbaine.
  4. Le patrimoine — motifs mérinides transposés dans les éléments décoratifs, zellige artisanal de Fès.
  5. La botanique remarquable — les arbres centenaires du site, dont un spécimen exceptionnel qui allait devenir la pièce maîtresse du jardin.
Ne rien détruire qui peut être intégré. Ne rien importer qui peut être local. Ces deux règles ont guidé chaque décision de chantier.

La protection et la mise en valeur des arbres existants

Le principe est absolu en paysagisme sérieux : les arbres anciens ne se déplacent pas, ils se protègent et se mettent en valeur. Le plan de masse du jardin s'est donc construit autour des arbres, pas l'inverse. Chaque sujet existant a été cartographié, mesuré, évalué. Les clôtures de protection de chantier ont été posées avant la première pelleteuse.

Les palmiers dattiers (Phoenix dactylifera) méritent une mention particulière. Certains ont été transplantés avec soin — non par caprice, mais pour dégager des perspectives sur les remparts et créer des compositions lisibles depuis les chemins. La transplantation d'un palmier adulte est une opération longue : six mois de préparation, taille de la couronne pour réduire l'évapotranspiration, découpe de la motte au karcher haute pression pour exposer les racines proprement, replantation avec géotextile de protection, puis deux années d'arrosage suivi hebdomadaire. On ne transplante pas un palmier en une journée — on accompagne un arbre dans un déplacement qui dure deux ans.

Pierre de Taza beige — muret-banc circulaire autour d'un arbre centenaire Pierre de Taza · Muret-banc circulaire
Pierre de Taza beige — le muret-banc circulaire — La pierre de Taza, calcaire local du Rif oriental, encercle les arbres centenaires pour les protéger et les mettre en valeur. Photo · Unsplash

L'arbre emblème — le Vitex agnus-castus centenaire

Je dois parler de cet arbre. Dans vingt ans de pratique paysagère au Maroc, je n'avais jamais rencontré un Vitex agnus-castus — le gattilier — d'une telle taille. C'est habituellement un arbuste méditerranéen de 3 à 5 mètres, cultivé pour sa floraison mauve parfumée de juillet à septembre. Celui de Bab Lamer était un arbre. Un vrai arbre, avec un tronc tordu par les décennies, une ramure ample qui projetait une ombre généreuse, et une présence qui commandait le respect.

Quand j'ai vu cet arbre pour la première fois, j'ai su deux choses instantanément : premièrement, il ne bougerait pas. Deuxièmement, tout le jardin devrait se construire autour de lui.

Le Vitex agnus-castus n'est pas seulement une curiosité botanique. C'est un arbre chargé de sens dans la culture méditerranéenne et arabe — l'« arbre de la chasteté », présent depuis des siècles dans les jardins arabes médiévaux, apprécié des apiculteurs pour son caractère mellifère, aux feuilles palmées aromatiques qui dégagent un parfum épicé quand on les froisse. Trouver un tel spécimen, centenaire, dans un contexte urbain marocain, relevait de la providence.

La solution paysagère s'est imposée avec évidence : un muret-banc circulaire en pierre de Taza beige encercle le Vitex à distance respectueuse. Ce dispositif fait trois choses à la fois — il protège les racines de toute compaction, il offre des assises aux visiteurs, et il signal l'arbre dans l'espace comme une pièce maîtresse. L'arbre est ainsi à la fois protégé, mis en valeur, et rendu habitable. Les promeneurs viennent s'asseoir à l'ombre du gattilier en juillet pour sa floraison — une nuée de fleurs mauves et parfumées qui transforme le banc circulaire en salon extérieur.

Un arbre centenaire dans un jardin public, c'est une infrastructure. On n'aménage pas autour — on s'y soumet, et on cherche comment le servir.

Le minéral — Pierre de Taza et motifs mérinides

La pierre de Taza est un calcaire local extrait dans le Rif oriental, à 80 kilomètres à peine de Fès. Sa teinte ocre-dorée, sa texture granuleuse, sa capacité à se patiner avec grâce au fil des saisons en font le matériau parfait pour un jardin patrimonial à Fès. Nous avons fait le choix radical d'utiliser un seul matériau dominant pour l'ensemble des ouvrages — murets, bancs, bordures, escaliers, emmarchements. Cette cohérence matérielle unifie visuellement un jardin de 5 ha qui aurait pu sembler disparate.

Les motifs mérinides ont été transposés dans les éléments décoratifs avec le même soin qu'un orfèvre. Les arabesques et entrelacs géométriques du patrimoine mérinide de Fès ne sont pas des citations superficielles — ils sont une langue que ce lieu parle depuis sept siècles. Nous avons travaillé avec des maâlems zelliges de la médina de Fès pour intégrer des carreaux artisanaux aux couleurs historiques du jardin de Bab Lamer : bleu cobalt, vert émeraude, blanc nacré. Ces motifs apparaissent dans les parements des cascades, les fontaines, les margelles de bassins — partout où la pierre rencontre l'eau.

Cascade et zellige — eau courante et carreaux artisanaux de Fès Cascade · Zellige artisanal de Fès
Cascade et zellige — Les carreaux artisanaux de Fès (bleu cobalt, vert émeraude, blanc nacré) habillent les parements des cascades en paliers, perpétuant les motifs mérinides dans un cadre contemporain. Photo · Unsplash

Les lanternes méritent également leur mention. Fabriquées par des maâlems de la médina de Fès dans leurs ateliers de ferblanterie-cuivre, elles reprennent les motifs géométriques mérinides en cuivre ouvragé. Le soir, quand elles s'allument, elles projettent sur les murs et les allées ces mêmes entrelacs en lumière — le jardin de jour dialogue avec l'histoire, le jardin de nuit la prolonge en ombre.

L'eau — cascades, reflets et musique

Le terrain de Bab Lamer descend naturellement depuis le pied des remparts vers la ville. Cette topographie est un don — elle permet d'organiser le système hydraulique par gravité, sans pompe principale pour les cascades elles-mêmes. L'eau tombe en paliers successifs, d'un niveau à l'autre, avec un débit calculé pour produire un bruit d'eau audible à 15 mètres mais non envahissant. C'est un calcul acoustique autant qu'hydraulique : la nappe sonore des cascades doit couvrir le bruit de fond urbain sans dominer une conversation.

Les bassins centraux ont été construits en béton armé hydrofuge, revêtus d'un mortier de tuileau (chaux + poudre de brique — la technique des hammams marocains depuis le XIe siècle) puis habillés de zellige artisanal de Fès. Les parois des bassins sont en zellige bleu nuit — une teinte proche du bleu de minuit — pour maximiser l'effet miroir en basse lumière. Au crépuscule, quand les lanternes en cuivre s'allument, la surface des bassins devient un ciel inversé qui double l'espace.

L'eau dans un jardin public n'est pas un ornement — c'est un service. Elle rafraîchit, elle couvre le bruit urbain, elle rassemble les gens autour d'elle.

Le végétal — composition par strates

La palette végétale du jardin Bab Lamer a été définie selon un principe unique : 100% adaptée au climat de Fès. Fès est une ville continentale semi-aride : -2°C en janvier, 40°C en juillet, précipitations concentrées sur cinq mois. Une palette végétale qui exige des arrosages intensifs en été dans ce contexte est une faute professionnelle.

La canopée du jardin repose sur les palmiers dattiers (Phoenix dactylifera) transplantés et conservés in situ, plus le Vitex centenaire. La strate arbustive articule du laurier-rose blanc (Nerium oleander), du rince-bouteille (Callistemon citrinus) et des grenadiers (Punica granatum). La strate herbacée joue sur les graminées — Stipa tenacissima (alfa), Pennisetum setaceum 'Rubrum' — et la lavande dentée (Lavandula dentata). Au sol, la gazanie (Gazania rigens), la ficoïde (Aptenia cordifolia) et des plantes aromatiques locales.

Cette palette est à la fois esthétique, écologique et honnête. Elle dit quelque chose sur Fès, sur son climat, sur ce que l'on peut faire pousser ici sans violence.

Lanternes artisanales en cuivre — éclairage nocturne du jardin Bab Lamer Lanternes cuivre · Nuit
Lanternes artisanales en cuivre — Fabriquées par les maâlems de la médina de Fès, les lanternes en cuivre ouvragé reprennent les motifs géométriques mérinides et projettent leurs entrelacs en lumière sur les allées du jardin. Photo · Unsplash

Savoir-faire local — une économie de chantier marocaine

Le jardin Bab Lamer est un projet de territoire autant qu'un projet paysager. Tous les artisans et fournisseurs sont locaux : les maâlems zelliges de la médina de Fès pour les revêtements des bassins et fontaines, les tailleurs de pierre du Rif pour les murets et bancs en pierre de Taza, les charpentiers de la médina pour les pergolas en bois, les ferblantiers-cuivriers de la médina pour les lanternes. La pierre de Taza vient de Taza — 80 kilomètres de Fès, bilan carbone minimal.

Ce n'est pas une posture écologique de communication. C'est une conviction : un jardin public dans la médina de Fès doit être fabriqué par les mains de la médina de Fès. Chaque élément de ce jardin raconte le territoire. Le zellige dit Fès. La pierre de Taza dit le Rif. Les palmiers dattiers disent l'oasis. Et le Vitex centenaire dit l'histoire longue de ce lieu, bien avant que nous n'y posions la première pierre.

Dix-huit mois de chantier, 5 hectares, une équipe de maîtres-artisans, et un arbre qui avait déjà vu passer plusieurs générations de Fassis. Ce jardin n'est pas une création ex nihilo — c'est une conversation avec ce qui existait déjà. La meilleure chose que nous ayons faite, c'est d'avoir su écouter.

AB
Adil Boumahdi
Architecte paysagiste & agronome · ABA
Rabat · Casablanca · Marrakech · Fès

Votre projet mérite un jardin qui écoute le lieu.

Nous lisons le site avant de dessiner. Patrimoine, topographie, arbres existants — rien n'est ignoré.

Your project deserves a garden that listens to its place.

We read the site before drawing. Heritage, topography, existing trees — nothing is overlooked.

Su proyecto merece un jardín que escucha el lugar.

Leemos el sitio antes de dibujar. Patrimonio, topografía, árboles existentes — nada se ignora.

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